Note d’intention

My empire of dirt marque une étape importante dans mon travail à plusieurs titres. Le projet se construit comme une aventure humaine. Nous sommes quatre, aterrissant à Istanbul et une heure plus tard sur la route, en direction du Sud-Est. Le sens du projet est clair. J’ai apporté une carte du pays mais je n’ai fait aucune réservation d’hotel, et je n’ai tracé aucun itinéraire. Nous avancerons au jour le jour. Nous nous apprêtons à vivre deux semaines de conquête et de liberté, thèmes du film que nous venons tourner.

C’est le mois d’août, le plus chaud en Turquie m’a-t-on dit. La température excède les 45° C. Sous l’effet de la chaleur, l’air se rend visible à l’image en faisant vibrer les paysages et les corps. Nathan Duval tient le rôle d’un marcheur qui se soumet aux éléments : les champs sont en feu, la terre brûle et le vent emporte la poussière sur son passage. Nathan a quitté son pays natal, et éprouve sur la route une expérience à la fois spirituelle et physique. Plus précisément, la chaleur révèle dans son corps l’intense sensation de liberté produite par sa marche.

Nathan Duval est parti à la conquête d’un nouveau territoire, réel ou symbolique. Sa marche trace dans les cadres successifs des perspectives où il peut projeter un avenir. Le film suit son chemin sans laisser voir sa destination finale. Le marcheur finit par disparaître dans l’image, dans un pays sans nom. Sa destination est dans le mouvement de la marche, et son avenir est dans la recherche d’une perspective sans fin.

Dès les premiers jours de tournage, une fois dans la chambre d’hotel, je fais des tentatives de montage, poussé par l’absence volontaire de storyboard. Je précise ainsi chaque soir la recherche des jours suivants, et j’oriente peu à peu les images et le récit, jusqu’à avoir accumulé le matériau nécessaire au montage que j’entreprendrai véritablement à mon retour en France. Cette méthode se prête bien aux circonstances car il serait imprudent d’arriver en Turquie avec des idées précises sur les images à réaliser.

Cette démarche place le film dans le documentaire autant que la fiction. Documentaire à cause de la démarche décrite plus haut : composer avec le matériau qui se présente à nous. Mais également nous placer tous les quatre dans la situation vécue par le protagoniste du film. Nous ne marchons pas, mais nous roulons plus de 4000km en deux semaines. Nous éprouvons la route et le passage d’un monde à l’autre, d’Istanbul et sa conurbation à Ankara capitale du pays, jusqu’à la profondeur des terres, où entre deux villes moyennes les paysages s’enfoncent vers le lointain sans montrer le moindre signe d’une présence humaine. Pourtant, le film qui émerge de cette expérience ne documente pas notre voyage. Il suit la marche du personnage, devenant abstraite à force d’être épurée. Le choix des cadres, tous fixes, met le réel en scène. La construction de la bande sonore raconte une fiction. Les sons d’abord concrets de camions ou de vent se dématérialisent. On entend le chant des insectes qui se désolidarise de la nature et se rapproche de sonorités électroniques. Et la musique, la plus haute abstraction sonore, apparaît. Le personnage ne quitte pas la route, mais le monde sonore qui l’entoure quitte le réel.

Le choix de la Turquie s’impose par sa diversité culturelle qui nous permet d’expérimenter le passage d’un monde vers un autre. Je suis également sensible au fait que cette région du monde soit le berceau de notre civilisation. Nous traversons le Tigre et l’Euphrate ; nous croisons Tarsus, la ville de Saint-Paul. Il est intéressant que le marcheur aille vers l’origine de son monde et qu’il y cherche un horizon. Cependant, le film traite ces terres universellement, tout comme l’expérience du dépaysement et de la route. C’est cette universalité que je suis venu filmer. Chaque spectateur peut y projeter son imaginaire et son histoire.